EXCLUSIF: Fermeture imminente de l’unique dépanneur d’Albanel, gracieuseté de la SAQ

Alors qu’on ne compte plus les villages au Québec qui sont aux prises avec une pénurie de commerce de proximité et qui redoublent d’effort pour maintenir leur dépanneur à bout de bras, les agissements illogiques et troublants de la SAQ à Albanel, un village de 2300 âmes au Saguenay-Lac-St-Jean, ont fait en sorte que le dépanneur local, en opération depuis 25 ans, fermera bientôt ses portes et ce, pour de bon, un dossier qui soulève de nombreuses questions sur le processus secret d’attribution d’Agence SAQ par la société d’État.

Logée entre Dolbeau-Mistassini et Normandin, au Saguenay-Lac-Saint-Jean, Albanel est plus au nord encore que Val-d’Or et même Rouyn-Noranda. Avec la rivière Mistassini à proximité et quelques fromageries, elle s’est toujours tirée d’affaire. Mais son visage risque de changer du tout au tout depuis que les bonzes de la SAQ sont venus y mettre leurs gros sabots.
D’un bout à l’autre de l’artère principale

Depuis plus de 20 ans, Albanel est desservie par deux commerces en alimentation: le Marché Gagnon Plus, un dépanneur indépendant affilié au regroupement Maestro et à la bannière Boni-Soir, ainsi que la Coopérative d’Albanel qui y exploite une épicerie.

Ces deux commerces sont très complémentaires, tant sur le plan de l’offre — l’un étant dépanneur, l’autre épicerie — que de la gestion, l’un étant exploité par un propriétaire indépendant, Daniel Gagnon, tandis que l’autre, par une coopérative.

Or, cela faisait 18 ans environ, mis à part un bref intermède, que le Marché Gagnon Plus jouissait du droit de vendre des produits de la SAQ dans son magasin sous la franchise Agence SAQ. Celle-ci permet à la SAQ d’être présente dans des municipalités où il n’y a pas de succursale et d’offrir un meilleur accès à ses produits.

Ce bref intermède avait été concluant. En 2005, la SAQ décidait de lui retirer l’Agence au profit de la Coopérative. Mais comme cette dernière n’arrivait pas à égaler ses ventes, la SAQ la lui redonnait au bout de trois ans, cette fois pour de bon, semble-t-il .

« Quand ils m’ont ré-offert la franchise en 2008, je leur ai dit « écoutez, on est pas pour jouer au yoyo comme ça à chaque trois ans » et ils m’ont répondu: « non, non, on va rester chez vous ». Et puis, huit ans plus tard, ils me l’ont enlevé de nouveau ». – Daniel Gagnon

Effectivement, en novembre 2016, la SAQ remettait en appel d’offres la franchise d’Agence SAQ à Albanel pour finalement la confier à la Coopérative d’Albanel, retirant pour une seconde fois celle-ci du Marché Gagnon et ce, sans invoquer un seul motif d’insatisfaction.

Dans le village d’Albanel, les deux commerces d’alimentation sont situés chacun aux extrémités de l’artère principale. Se défendant de jouer au yoyo, la SAQ décidait tout de même de retirer en 2016, et pour une seconde fois, l’Agence SAQ du Marché Gagnon au profit de la Coopérative d’Albanel relogée dans des locaux entièrement neufs.

De fait, la prestation de vente, d’offre et de service du Marché Gagnon était tout simplement irréprochable.

À preuve du dynamisme évident de cet opérateur dont le succès du commerce lancé en 1991 parle de lui-même, le Marché Gagnon s’est lancé voilà plusieurs années dans le créneau des bières de microbrasseries, offrant une impressionnante variété de 650 sortes de bière, du type qu’on voit très rarement, sinon jamais, dans un village de cette taille.

Une telle sélection variée de bière se mariait en outre à merveille avec celle des vins SAQ et le tout procurait à la clientèle une expérience de magasinage complète, stimulant d’autant les achats du vin que de la bière.

Miser sur un cheval boîteux

Le problème est que de son côté, la Coopérative d’Albanel traîne de la patte, chose qui est de notoriété publique.

Elle est incapable de faire ses frais, perd de l’argent chaque année et se trouve au bord de la faillite quand un incendie providentiel se déclare en 2011 et ravage le magasin.

Fort de la prime d’assurance obtenue, la Coop se remet sur pied, nettoie son ardoise et rouvre ses portes dans des locaux flambant neufs sous la bannière Bonichoix, puis Marché Tradition.

Or, en 2016, malgré ce renouveau de liquidités, la Coop se retrouve au même point qu’avant et se voit incapable de faire ses frais, perdant de l’argent chaque année comme une baignoire qui fuit.

Plusieurs mois avant que la SAQ ne décide de retirer l’Agence SAQ du Marché Gagnon pour la donner à la Coop d’Albanel, les déboires financiers de cette dernière étaient de notoriété publique, comme le démontre cet article de l’hebdo local.

Par ailleurs, les états financiers subséquents de la Coop,  dont DepQuébec a obtenu copie, jette un éclairage trouble quant à la décision prise par la SAQ de transférer son Agence dans ce commerce.

Ils montrent notamment que pour les années 2016 (année où elle a accueilli l’Agence SAQ) et l’année 2017 (après presque 12 mois d’implantation), la venue de l’Agence SAQ n’a rien changé puisque la Coop continue d’y afficher des déficits d’opération annuels mirobolants de près de 250k$ par année, soit environ 5000$ par semaine.

En 2016, la Coop d’Albanel a enregistré un déficit de 303K$, qui a baissé à 242K$ l’année suivante mais demeure très important. D’ailleurs, d’une année à l’autre, les frais d’exploitation — qui sont beaucoup trop élevés pour un commerce d’alimentation — n’ont presque pas bougé, passant de 895K$ à 880K$ seulement. Quant aux ventes de produits SAQ, le Marché Gagnon en faisait pour 200K$ par année tandis que la Coop, après un an d’exploitation, a augmenté ses ventes de seulement 113K$ au total.

Et bien que les ventes dégagent un surplus appréciable, les fais d’exploitation et surtout, d’administration sont beaucoup trop élevés pour espérer voir l’entreprise faire ses frais à moyen et long terme, de sorte qu’elle gruge constamment son capital petit à petit, se dirigeant droit vers un mur.

À ce sujet, la firme de vérification Deloitte tire la sonnette d’alarme de manière on ne peut plus claire:

« Les présents états financiers ont été préparés à partir des méthodes comptables qui s’appliquent à une entreprise en exploitation. Ceci présuppose que la Coopérative poursuivra son exploitation pendant l’avenir prévisible et qu’elle sera capable de réaliser ses actifs et de s’acquitter de ses dettes dans le cours normal de ses activités. Plusieurs conditions et faits défavorables laissent planer des doutes quant au bien-fondé de cette hypothèse. La Coopérative a subi des pertes d’exploitation importantes au cours des quatre derniers exercices et son fonds de roulement est déficitaire. De plus, la Coopérative ne respecte pas certaines clauses restricitives liées à ses emprunts. » – Deloitte – États financiers de la Coopérative d’Albanel, 1er octobre 2017

Avec pour résultat… la fermeture prochaine du Marché Gagnon

La perte de l’Agence SAQ pour Daniel Gagnon ne l’a pas jeté à terre financièrement, car il est propriétaire de la bâtisse de son commerce, dispose d’un bon fonds de commerce et est solidement implanté dans son marché.

Toutefois, cela lui a fait perdre 200k$ de chiffre d’affaires et surtout, la possibilité de vendre son commerce car il est devenu beaucoup moins intéressant sans cette franchise et aussi, parce que celle-ci est maintenant dans les mains de son unique concurrent.

En plus, ce poignardage dans le dos de la SAQ lui a sérieusement enlevé le goût de continuer à oeuvrer pour offrir un service de proximité de qualité dans la communauté.

« Là, j’ai 60 ans et je suis tanné. J’aurais probablement continué encore mais cette affaire là m’a enlevé de l’achalandage et le goût de continuer. Je souhaiterais vendre mon commerce pour qu’il reste ouvert et je demande un prix raisonnable, mais tout les acheteurs potentiels rencontrés n’ont pas les capitaux et les banques ne prêtent pas pour ça. J’envisage donc de fermer cet été et de prendre ma retraite au lieu de continuer ainsi à me battre, après tout ce que j’ai bâti ici. » – Daniel Gagnon

Questions troublantes sur un processus secret

Cette affaire soulève de nombreuses questions troublantes quant au processus d’attribution d’Agence gardé jalousement secret par la SAQ:

  • Par quelle logique la SAQ a-t-elle choisi de transférer sa franchise d’Albanel d’un commerce rentable à un commerce hautement déficitaire et en sursis, une situation de notoriété publique?
  • A-t-on vu une part d’arbitraire ou de favoritisme jouer dans cette décision illogique?
  • La SAQ vise-t-elle à renforcer la pérennité du commerce de proximité dans une localité ou ne pense seulement qu’à ses petits intérêts?
  • La SAQ est-elle consciente que la viabilité du commerce de proximité repose sur la présence d’entrepreneurs privés capables de bâtir des opérations rentables?
  • Fait-elle une analyse d’impact du retrait de ses Agences ou laisse-t-elle les commerces en cause se débrouiller avec leurs problèmes?

De fait, les impacts sont énormes dans une petite communauté quand la SAQ enlève l’Agence à l’un pour la donner à l’autre.

Avec des amis comme ça, pas besoin d’ennemis

La SAQ compte environ 450 Agences SAQ qui sont autant de franchises qu’elle signe auprès de tiers et qui sont en théorie renouvelables sur une période de cinq ans.

Il est ainsi particulier de voir la SAQ jouer au yoyo avec les dépanneurs et épiceries de petits villages quand on sait les impacts que cela peut avoir sur la pérennité du commerce de proximité dans ces localités.

Car des communautés dévitalisées et dépourvues de tout service, ce n’est pas ça qui manque au Québec:

  • Saint-André de Kamouraska (pop: 650), près de Rivière-du-Loup:  plus de dépanneur depuis 2009 (source: ici);
  • Saint-Roch-des-Aulnaies (pop: 950) et Saint-Denis-De La Bouteillerie (pop: 521) dans le même coin: plus aucune épicerie (source: ici);
  • Petite-Rivière-Saint-François (pop: 800), près de Baie-Saint-Paul: fermeture de l’unique épicerie en 2017 (source: ici);
  • Cadillac, en Abitibi (800 habitants) près d’Amos: fermeture de son son unique épicerie en 2015 (source: ici).

Des villages qui, de peine et de misère, font tout pour les maintenir en vie, ce n’est pas ça qui manque non plus:

  • Laurierville (pop: 1400), non loin de Plessisville dans le Centre-du-Québec: on vient d’y fermer son unique épicerie, la coopérative optant pour un concept de quincaillerie, poste d’essence et dépanneur (source: ici).
  • Saint-Tharcisius (pop: 430) dans la Vallée de la Matapédia: on vient de sauver in extremis l’unique dépanneur du village (source: ici);
  • Quant à Péribonka (pop: 460), tous se demandent combien de temps durera la plus récente patente trouvée pour garder le dépanneur en vie (source: ici).

En somme, le bilan de la SAQ à Albanel se résume ainsi: un dépanneur bientôt en moins, une Agence SAQ dans le pétrin au sein d’un commerce déficitaire moins performant et plusieurs questions troublantes en suspens.

DepQuébec

Cet article est rédigé par DepQuébec, le premier portail web au Québec de l'industrie des dépanneurs. / This article is written by DepQuebec, the first web portal devoted to the Quebec depanneur industry.

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