Vins québécois en dépanneur : début de la fin pour la SAQ?

Depuis novembre dernier, les vignerons et producteurs d’alcool de fruits du Québec ont le droit de vendre leurs produits directement en épicerie et dépanneur, sans passer par la SAQ.

Bien que limitée en terme d’impact commercial vu la très petite production québécoise (600 000 bouteilles vendues à la SAQ vs 17 millions pour les vins de Californie seulement – source La Presse), cette mesure de libéralisation n’en demeure pas moins la plus importante à avoir vu le jour dans le domaine de la vente d’alcool depuis l’adoption de la réglementation actuelle régissant le monopole de la SAQ, en 1974.

Rappelons que le projet de loi 88 sur le développement de l’industrie des boissons alcooliques artisanales, adopté à l’unanimité par l’Assemblée nationale le 26 mai dernier, apporte trois grands changements à la vente des vins et alcools québécois :

  • la possibilité qu’ils soient vendus en épicerie et dépanneur alors qu’auparavant, ce droit était réservé aux seuls vins assemblés au Québec et à quelques exceptions;
  • la possibilité qu’ils soient vendus directement aux détaillants sans avoir à passer par la SAQ et enfin,
  • la possibilité d’afficher sur l’étiquette du vin le nom de son cépage et de son millésime (tandis que les vins actuellement vendus en épicerie et embouteillés au Québec continueront de ne pouvoir l’indiquer).

Que les vins québécois puissent être vendus directement en épicerie et dépanneur sans passer par la SAQ constitue sans contredit une percée majeure.

En effet, il faut savoir que la SAQ perçoit une majoration astronomique sur les vins qu’elle vend!

Le tableau suivant présente la grille de majoration de la SAQ (2014) appliquée sur un vin québécois vendu 5 $ la bouteille par le producteur et… 16,76 $ par la SAQ aux consommateurs!

Méthode de calcul du prix de vente des boissons alcooliques (appliquée sur un vin québécois) – Août 2014

DESCRIPTION
COÛT/CAISSE
TOTAL CAISSE
Prix de vente du fournisseur (5,00 $/bout.) à la SAQ
60,00 $
60,00 $
Transport standard / caisse
0,67 $
60,67 $
Taxes et droits fédéraux / caisse (douanes et accise)
0,00 $
60,67 $
Frais de service / caisse
4,90 $
65,57 $
Programme Éduc'alcool / caisse
0,12 $
65,69 $
Programme Collecte Sélective / caisse
0,48 $
66,17 $
Majoration SAQ
96,08 $
162,25 $
Taxe spécifique
12,60 $
174,85 $
TPS (5 %)
8,79 $
183,64 $
TVQ (9,975 %)
17,54 $
201,18 $
TOTAL CAISSE :
201,18 $
TOTAL BOUTEILLE :
16,76 $

La gloutonnerie de la SAQ est ici assez frappante : notre bonne société d’État exige 96,08 $ de majoration sur une caisse de 60 $, soit une marge brute de 160 % et ce, uniquement pour servir d’intermédiaire entre le producteur et le consommateur.

Quelle autre catégorie de produits dans le commerce de détail peut se targuer d’offrir une marge de 160 % aux détaillants? Mais fort de son monopole, seule la SAQ peut s’arroger un tel privilège.

Toutefois, le gouvernement vient de siffler la fin de la récréation car pour les vins québécois à tout le moins, ce privilège est aboli. Le montant de 96,08 $ est libéré et peut être dorénavant utilisé de trois façons par l’industrie :

  • soit en diminuant le prix de détail, ce qui profite aux consommateurs et fera augmenter les ventes et le volume (ex : 10-12 $ la bouteille au lieu des 17-20 $ de la SAQ);
  • soit en augmentant la marge des détaillants, ce qui profite aux dépanneurs et épiciers et les inciteront à vendre plus;
  • soit en augmentant la marge des producteurs et vignerons, ce qui les inciteront à investir plus.

Et soit aussi, bien sûr, en faisant les trois en même temps, ce qui est probablement ce qui risque de se produire : un peu à tout le monde et tout le monde est heureux.

La joie chez les vignerons, la colère chez les producteurs étrangers

L’aboutissement du projet de loi 88 est une victoire de premier plan pour les vignobles québécois dont le crédit revient principalement à Léon Courville, propriétaire du vignoble Léon Courville Vigneron ainsi qu’à Denis Paradis, propriétaire du vignoble Le Domaine du Ridge et actuel député fédéral de Brome-Missisquoi. Ces deux personnalités du vin québécois (voir photo ci-bas) ont su utiliser leur vaste expérience en affaires et en politique (l’un était banquier, l’autre ancien ministre) pour faire pression sur les gouvernements libéraux et péquistes qui se sont succédés depuis 10 ans.

 

L’Association des vignerons de Brome-Missisquoi célébrait au Metro Plus Plouffe de Bromont l’arrivée des vins du Québec en épicerie. Sur la photo de gauche à droite : Patrick Plouffe, copropriétaire du Groupe Plouffe; Léon Courville, président de l’Association des vignerons de Brome-Missisquoi et propriétaire du Domaine Léon Courville; Pierre Paradis, député de Brome-Missisquoi et Ministre de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation; François Bonnardel, député de Granby, Coalition Avenir Québec; Daniel Plouffe, copropriétaire du Groupe Plouffe; L’Honorable Denis Paradis, député de Brome-Missisquoi, Parti libéral du Canada. (Groupe CNW/METRO INC.)

Mais ce qui a aussi facilité les choses est le fait que le Québec n’est pas la première province à ouvrir le bal : le rôle de pionnier revient à la Colombie-Britannique qui a adopté une loi similaire en 2015, permettant à l’industrie vinicole locale, beaucoup plus importante que le Québec avec une importante concentration de vignerons dans la Vallée de l’Okanagan, de vendre leurs produits directement en dépanneurs et épiceries.

Cette loi est toutefois aujourd’hui contestée par le puissant Wine Institute, le groupe de lobby qui représente les intérêts de la riche industrie vinicole de la Californie. Celui-ci a déposé une plainte formelle à l’OMC le 29 avril 2016 et publiait un communiqué à cet effet en novembre dernier dans lequel l’organisme dénonce en terme très durs la législation britanno-colombienne:

Le 1er avril 2015, la Colombie-Britannique a mis en œuvre son plan discriminatoire visant à permettre aux producteurs de vins de la province l’accès aux étagères d’épicerie. À ce jour, les vins importés ne peuvent être vendus en épicerie en Colombie-Britannique, tandis que les vins locaux y ont accès et jouissent d’un grande expansion. Non seulement la législation de Colombie-Britannique empêche les vins importés de se trouver sur les étagères, mais il nie aux consommateurs le libre-choix parmi la vaste gamme de grands vins du monde. – Wine Institute, novembre 2016 (traduction libre)

Or, ce même Wine Institute vient de transmettre une lettre de même teneur au premier ministre Couillard tout en s’assurant que le quotidien La Presse en reçoive une copie.

La journaliste résumé la lettre en énumérant les différents griefs des producteurs californiens.

Le vice-président du Wine Institute, Tom La Faille, affirme en entrevue qu’il surveille de près l’évolution des ventes de vin québécois en épicerie. Il compte travailler avec l’administration Trump pour convaincre le gouvernement québécois de modifier sa loi, afin que les dispositions de l’OMC et de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) soient « pleinement appliquées » – La Presse

Fort est de reconnaître que l’élection du Président Trump et de son agenda protectionniste tombe à point nommé pour le Wine Institute qui y voit l’occasion rêvée de remettre les provinces récalcitrantes à leur place.

Mais si le Québec devait plier, il y a fort à parier que plutôt que de revenir à l’ancien système et enrager tous les vignerons, consommateurs et partis d’opposition de la province, elle pencherait davantage pour ouvrir l’accès aux dépanneurs et épiceries aux vins et produits étrangers, mettant du coup fin, en partie du moins, au monopole de la SAQ tel qu’on le connaît.

Politiquement, on ne voit pas comment un premier ministre ou un ministre des Finances pourrait se fendre en quatre pour défendre les privilèges des cadres grassement payés de la SAQ et de leurs majorations de 160 % et de 100 $ la caisse, face à une fronde locale, légale et internationale visant à ouvrir le commerce.

Et cela pourrait s’avérer une opportunité fantastique pour les dépanneurs et épiceries du Québec qui se verraient ainsi permettre la vente de tout type de vins étrangers, comme cela se fait dans de nombreux pays dans le monde et comme le souhaiterait d’ailleurs la majorité des consommateurs québécois.

En Espagne (ici à Barcelone), les vins sont vendus librement en épicerie et dépanneurs… à de biens meilleurs prix!

Dans un tel scénario des plus plausibles, on dira avec le recul que le projet de loi 88 aura été l’iceberg qui aura enfin fini par faire couler le Titanic du monopole de la SAQ. Et c’est peut-être pour cette raison qu’il a pris tant de temps à aboutir!

Metro : l’épicier qui se démarque

Mais trève de science-fiction : qu’en est-il maintenant du paysage commercial depuis que le vin québécois est en vente libre?

Si on en croit nos premiers recensements — et cela n’a rien de scientifique — seul Metro a véritablement monté à bord du train et fait un effort senti pour offrir une large gamme de produits québécois.

En effet, la chaîne s’est d’abord démarquée en orchestrant une opération de relations publiques, principalement en Estrie, visant à annoncer la disponibilité nouvelle de vins québécois en magasins.

Puis, lors de quelques visites, l’auteur de ces lignes a pu constater qu’en effet, les supermarchés Metro d’un peu partout au Québec ont offert durant les fêtes une large sélection de vins québécois ainsi que d’alcools tels que des cidres de glace, excellents d’ailleurs.

Les prix sont en effets moins élevés qu’à la SAQ, les bouteilles de vins se détaillant pour la plupart dans la fourchette des 10-12 $.

Tant chez Loblaw (Maxi, Provigo) que chez Sobeys (IGA, IGA Extra), nous n’avons pu trouver la même diversité de produits, si tant est que ces produits étaient présents.

Mais c’est sans doute une question de temps avant que tous les supermarchés saisissent l’occasion, bien que le volume des vins et alcools québécois soit encore très petit et artisanal.

Et quant aux dépanneurs, il semble qu’à ce stade-ci, il n’y ait pas encore de distribution à grande échelle, mais seulement des ententes localisées. Cela pourrait changer très rapidement bien sûr : une situation à suivre!

DepQuébec

Cet article est rédigé par DepQuébec, le premier portail web au Québec de l'industrie des dépanneurs. / This article is written by DepQuebec, the first web portal devoted to the Quebec depanneur industry.

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