Volet 3 – Avec l’Argent Web, deux tu l’auras vaut mieux qu’un tiens

Cela fait cinq ans cette année que Loto-Québec vend de la loterie en ligne, une décision qui a suscité, au départ, un grand vent d’inquiétude chez les détaillants.
Cinq ans plus tard, qu’en est-il? Dans le cadre de notre DOSSIER SPÉCIAL LOTO-QUÉBEC, CINQ ANS DE LOTERIE EN LIGNE, DepQuébec se penche toute la semaine sur le phénomène dans le but d’en comprendre les ramifications et de dresser un bilan.
Aujourd’hui, le 3e volet porte sur l’Argent Web qui, bien qu’imposée de force par Loto-Québec, est présentée néanmoins comme une alternative gagnante aux commissions en ligne.

Selon le dicton Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras, la possession d’un bien présent, quelque modique qu’il soit, vaut mieux que l’espérance d’un plus grand bien à venir, qui est incertain.

Que c’est bien dit. Et c’est en se donnant pour défi de convaincre les détaillants du contraire que Loto-Québec a décidé, l’an dernier, de remplacer unilatéralement les commissions qui leur ont été accordées sur les ventes en ligne de loterie par l’Argent Web.

Qu’en est-il vraiment? Les détaillants font-ils une bonne affaire ou se font-ils passer un royal sapin? Tentons d’y voir plus clair.

Innovateurs ou apprentis sorciers?

D’abord, pourquoi Loto-Québec a-t-elle instauré des commissions sur les ventes en ligne si c’était pour les enlever quatre ans plus tard?

La société d’État figure de fait parmi les premières sociétés de jeux en Amérique du Nord à avoir migré la vente de loterie sur Internet, en 2012.

Au Canada, c’est toutefois la Colombie-Britannique qui fait oeuvre de grande pionnière en ce domaine.

Voilà déjà 13 ans, en 2004, la British Columbia Lottery Corporation (BCLC) lançait PlayNow.com, une plate-forme de loterie et de jeux casino en ligne.

En décembre 2010, alors qu’un client de PlayNow.com remportait le plus grand gros lot en ligne de l’histoire canadienne, soit 7,6 millions $ du 6/49 (source : ici), Loto-Québec lançait enfin sa propre plateforme, soit espacejeux.com, et ce non sans avoir surmonté quelques résistances provenant de la communauté immanquablement frileuse, orthodoxe et le plus souvent fanatique de santé publique. Quant à l’Ontario, ce n’est qu’en janvier 2015 que l’OLG a lancé sa plateforme PlayOLG.ca.

Aux États-Unis en revanche, un telle implantation n’est pas une mince affaire. À preuve, fin 2017, seulement cinq états sur 50 avaient migré leurs loteries sur Internet! La raison étant qu’au sud de la frontière, ces derniers doivent le plus souvent adopter ou modifier des lois pour ce faire, tandis que Loto-Québec, pour sa part, a toute la latitude voulue pour faire ce qu’elle veut sans recourir à un vote de l’Assemblée nationale.

Cela exige toutefois de marcher sur une corde raide puisque la société d’État doit, à la fois :

  • filtrer les joueurs pour s’assurer qu’ils sont adultes;
  • contrôler l’endroit où les joueurs sont localisés, pour ne pas cannibaliser les ventes des autres régions;
  • offrir toute la gamme de mesures de prévention du jeu compulsif (ex : l’auto-exclusion);
  • prévenir la fraude, le piratage et les abus de toutes sortes;
  • et enfin, inclure les détaillants autant que possible dans la solution afin de répondre à leurs préoccupations.

C’est en considération de ce dernier point que Loto-Québec a vraisemblablement instauré un système de commission sur les ventes en ligne de 6% pour les ventes désignées et 2% pour les ventes orphelines. Puis, elle s’est sans doute aperçu avec les années qu’elle était la seule à avoir privilégié cette voie!… la formule de l’Argent Web, pour sa part, avait déjà pris naissance entretemps dans quelques États américains.

Mais qu’est-ce que l’Argent Web au juste?

Une autre manière de payer

L’Argent Web (voir prospectus ici) est une façon complémentaire d’injecter de l’argent dans son compte espacejeux.com à partir duquel on peut jouer en ligne aux jeux de casino (poker, black jack et autres) ou encore, acheter de la loterie.

Ce système existe déjà au Kentucky sous le noms iFunds et iGift et est en train d’être implanté en Colombie-Britannique sous le nom Web Cash.

Lorsqu’on ouvre un compte Espacejeux, on a la possibilité ou non d’y associer une carte de crédit. Le cas échéant, chaque retrait d’argent de sa carte peut encourir des frais importants liés à des avances de fonds et des intérêts prohibitifs sur celles-ci.

Ainsi, lorsque nous avons testé le système, nous avons versé 20 $ au compte à partir d’une carte de crédit. Or, une semaine après, des frais de 3,50 $ nous ont été facturés en sus par l’émetteur de la carte pour « avance de fonds », plus des intérêts de 0,15 $ qui correspondent à un taux d’intérêt d’environ 20 %, applicable dès la date de l’avance de fonds jusqu’au remboursement de cette dernière.

Il est donc peu intéressant de se servir de sa carte de crédit pour acheter de la loterie en ligne à cause de tels frais. On peut toutefois payer par Interac sans frais ou encore, directement de son compte de banque en inscrivant Espacejeux comme bénéficiaire.

Et c’est ici, justement que l’Argent Web prend toute sa valeur, en étant un moyen pour le consommateur d’éviter les frais d’avances de fonds sur sa carte de crédit.

Ainsi, un client voulant dépenser l’argent qu’il n’a pas en utilisant sa carte de crédit pourra le faire SANS FRAIS en utilisant sa carte au dépanneur pour acheter des coupons de 10 $, 25 $, voire 100 $ d’Argent Web. Car c’est principalement la nature du vendeur qui détermine, aux yeux de VISA, si la transaction est une avance de fonds (avec grands frais) ou une dépense normale (sans frais).

L’Argent Web permet de remplir son compte espacejeux.com pour jouer à la loterie ou aux jeux de casino en payant comptant, par débit Interac ou par carte de crédit (sans frais) chez son dépanneur. Le code obtenu n’a ensuite qu’à être appliqué au compte et le tour est joué.

Ainsi, l’Argent Web n’est pas tant une faveur que Loto-Québec rend aux dépanneurs qu’un immense service qu’elle se rend à elle-même : cet outil lui permet en réalité d’enlever l’épine des frais de carte de crédit qui empêchaient jusqu’alors les consommateurs de se lâcher vraiment lousse en ligne! Loto-Québec peut désormais pleinement réaliser l’effet de levier que représente l’endettement par carte de crédit pour bonifier ses ventes de loterie et jeux en ligne et la croissance fulgurante des ventes en ligne ces derniers mois semble bien confirmer cette analyse.

Elle peut aussi rejoindre une classe de consommateurs qui, pour toutes sortes de raisons, n’ont ni carte bancaire, ni carte de crédit. Ces personnes qui fonctionnent dans la vie au comptant peuvent ouvrir un compte espacejeux armé de leur seul permis de conduire ou carte d’assurance-maladie et remplir ce dernier en Argent Web acheté au dépanneur.

Les marchands divisés

Les nombreux marchands à qui nous avons parlé semblent bien partagés quant à ce produit.

La plupart apprécient le fait qu’il encourage la vente en magasin, car un client qui se déplace en magasin achète toujours autre chose en général. Voilà un plus, c’est certain.

C’est aussi un gain pour les détaillants dans le sens où l’Argent Web peut servir aussi à jouer aux jeux de casino en ligne (poker, etc.), ce qui rend ces ventes commissionnables, alors qu’elles ne l’étaient pas avant. Voilà un deuxième plus.

Et soyons généreux : c’est aussi un produit qui ne requiert pas grand maintenance, ni inventaire, tout comme le 6/49. Donc un troisième plus.

Mais là s’arrête le positif.

Un produit peu rentable

Les commissions sur les loteries vendues en magasin sont de 6 % et celles sur les gratteux, de 8 %. Au Kentucky, le iLottery (équivalent de l’Argent Web) est commissionné à 5 % (voir source ici).

Loto-Québec a quant à elle statué que l’Argent Web serait commissionné à 3,5%, ce qui représente « une bonne affaire étant donné que les commissions en ligne étaient avant à 3% », pour reprendre son argumentaire fallacieux utilisé dans sa présentation powerpoint interne dont DepQuébec a obtenu copie.

Pour ce qui est de l’Argent Web, tous les détaillants sont unanimes à dénoncer la maigre commission de  3,5%. Car contrairement aux commissions gagnées sur les ventes en ligne, dans ce cas-ci, il faut toujours bien travailler pour effectuer, gérer et administrer toutes ces transactions! Et celles-ci viennent avec d’importants frais de temps et de gestion.

Il est ainsi facile de démontrer que ce produit est très peu rentable.

D’abord, la moitié, sinon la majorité des consommateurs, vont payer l’Argent Web par carte de crédit, car comme nous l’avons mentionné plus haut, le bénéfice principal de ce produit est justement d’éviter les frais d’avance de fonds.

Donc, cela vient d’enlever 1,5% environ en moyenne de la commission de 3,5% (quand ce n’est pas plus, dépendamment de la carte utilisée) : on est donc d’accord, ne reste plus qu’un rachitique 2% de commission.

Ensuite, selon une étude de la Banque du Canada, une transaction moyenne par carte de crédit à puce et même comptant entraîne des frais supplémentaires significatifs quand on considère le temps de la transaction même, les frais bancaires, le temps de gestion, les risques d’erreurs, etc.

Autrement dit :

  • Un coupon Argent Web vendu 10 $ ne rapporte que 0,20 $ (et non 0,35 $) s’il est payé par carte de crédit, moins les frais de gestion;
  • Un coupon Argent Web vendu 25 $ ne rapporte 0,50 $ (et non 0,88 $) s’il est payé par carte de crédit, moins les frais de gestion;
  • Un coupon Argent Web vendu 50 $ ne rapporte que 1,00 $ (et non 1,75 $) s’il est payé par carte de crédit, moins les frais de gestion;
  • Enfin, un coupon Argent Web vendu à 10 $ rapporte 0,35 $ s’il est payé comptant, auxquels doivent être déduits des frais de gestion.

Est-ce que Loto-Québec réalise qu’un employé au salaire minimum (qui totalise 13,08 $ de l’heure tout compris) coûte 0,22 $ la minute? Et que ce n’est qu’une goutte d’eau dans une mer de frais!

Pas une alternative : un complément

Mais la question fondamentale à se poser est : pourquoi avoir abandonné les commissions en ligne pour ce produit, et ne pas l’avoir simplement ajouté aux bénéfices des détaillants!

Si l’idée au départ était de compenser les détaillants pour la vente en ligne, l’Argent Web aurait dû simplement s’ajouter au système de commission et non pas le remplacer.

Car si on compare la situation actuelle avec celle qui prévalait avant, Loto-Québec sort grande gagnante du remplacement des commissions en ligne par l’Argent Web :

  • elle élimine toute la gestion et les frais relatifs aux commissions en ligne depuis 2012 (marchand désigné, non désigné et commission de gros lot), ce qui doit représenter une substantielle économie;
  • elle empoche désormais toutes les commissions de gros lots sur des billets vendus en ligne;
  • elle plafonne les commissions de détaillants à 3,5 % et ce, pour la portion seulement des ventes qu’ils feront;
  • elle offre à sa clientèle un moyen de contournement des frais de carte de crédit;
  • elle permet aux personnes sans carte de crédit ni de débit de pouvoir jouer en ligne… juste avec du « cash ».

Conclusion : tandis que les détaillants perdent au change avec cette réforme, soit toutes les commissions qu’ils touchaient sur les ventes en ligne, Loto-Québec ne perd absolument rien : en fait, elle gagne sur toute la ligne.

Sans compter que plus les ventes en ligne deviendront populaires, plus les ventes en magasin risquent d’en souffrir, qu’on le veuille ou non.

Vous comprendrez dès lors notre scepticisme lorsque la société d’État prétend agir pour le bien des détaillants : elle agit plutôt — on le voit très bien — pour son propre bien à elle.

Sinon, elle aurait conservé l’ancien système et AJOUTÉ l’Argent Web en sus, en complément et non pas en tant qu’alternative.

Demain, dans notre quatrième volet sur les ventes de loteries en ligne, nous examinerons comment a évolué depuis 20 ans la profitabilité de la loterie pour les dépanneurs et ce que l’avenir réserve à cette catégorie de produit.

DepQuébec

Cet article est rédigé par DepQuébec, le premier portail web au Québec de l'industrie des dépanneurs. / This article is written by DepQuebec, the first web portal devoted to the Quebec depanneur industry.

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